Il y a dix ans.
Etats-Unis. New York State. Ithaca, au bout des "Finger Lakes", ces longues griffures d'eau entre le lac Ontario et New York City. NYC accessible en quelques heures grâce aux bus chinois, ou si l'on a une voiture par l'aéroport de Syracuse.
Je suis arrivé il y a dix jours pour un séjour d'un an de "thésard visiteur" à l'université de Cornell, dont les 25000 étudiants forment la moitié de la population d'Ithaca. L'excellence Ivy League au milieu de la forêt sauvage.
Un an de "break" et de pitchers de bière chez Ruloff's, bar nommé d'après le Jack l'éventreur local, professeur brillant par ailleurs, dont le cerveau est encore exposé dans la collection formolisée de l'université. Un an boulot intense, de changement de discipline, de réflexion théorique pour échapper à l'ennui factuel des chartes, de modélisation sociologiques et politiques pour équilibrer la microhistoire et l'exégèse documentaire. Trois thématiques orientent mes choix de séminaires le jour de la rentrée, le 29 août 2011 : sciences politiques et culture politique, histoire de l'Amérique, relations internationales.
Ruptures, renouveau, amitiés comme jamais à part la forge de la première année de prépa.
Dix jours après, le téléphone sonne un matin, tôt.
"Regarde ABC, vite, il se passe quelque chose à New York !"
Il doit être 10 heures environ, la première tour vient de tomber. Peter Jennings pleure en continuant à ancrer le direct. La liste des personnes connues à NY est vite faite : plusieurs connaissances sont sur le site. Durant plusieurs heures, la confusion la plus totale règne autour du nombre d'avions piratés. 3 au moins car le Pentagone est touché, 10 peut-être. Les cibles imaginées dépendent de la culture politico-architecturale : Les Nations-Unies, la Sears Tower de Chicago, la Maison-Blanche, une centrale nucléaire... Pour le World Trade Center, on parle le soir de 10 000 morts.
L'ampleur politique de l'événement est évidente. L'ensemble du contenu des séminaires auxquels j'assiste en est transformé, électrisé, la réflexion tendue par la sensation que les RI vont se cristalliser dans cette crise selon les modes de pensée, les nerfs et les connections synaptiques qui auront été préparées avant.
Soirée passée au téléphone, plus d'une heure avec le père en pleurs d'un de mes collocataires, jamais rencontré. Agriculteur dans le nord de l'état, traumatisé par ce viol de l'Amérique heureuse, forcée. A-t-il jamais vu Tribeca ? Son fils, filiforme pianiste, gay, ne fait que regretter la déprogrammation du Star Trek. 5 ans après toutefois, je retrouve un blog à son nom, 3 ans de mission humanitaire en Mauritanie, le soft power des USA plutôt que le soutien aux guerres d'Irak. L'ami retrouvé.
Soft power or harsh revenge ? Le débat occupe le séminaire de Tim Borstelmann dès le 12 septembre, bien loin de l'historiographie de l'Amérique des 70'. L'un après l'autre, nous présentons nos réactions d'adultes, ces gut feelings nourris de toute notre culture. 6 thésards dans la salle, 3 nord-américains et 3 Européens. L'un après l'autre, nous faisons le constat des deux futurs possibles. Les Européens prônent une action massive sur les sources sociales de l'islamisme, une participation démocratique des peuples aux gouvermenents les détournant des utopies religieuses. Les Américains, démocrates tous, constatent que l'American Way of Mind exigera en combinaison exécution des "bad guys" et soumission de leurs troupes. Sur ce seul point dans l'année nous serons en désaccord sur le critère unique de notre origine géographique, mais le gouffre est énorme. A regret, nous traçons la carte des possibles : Afghanistan, Iran, Irak, Etats faillis de l'Afrique musulmane... Jusqu'à l'élection d'Obama et au printemps arabe de 2011, les notes de ce 12/09 seront une effroyable Cassandre.
Récit court, récit incomplet, récit.
Résilience ou moyen de fixer des souvenirs qui s'effacent, un équilibre du monde avant et après le 11 septembre que Fukushima et le printemps arabe ont de nouveau modifié en profondeur ? 1989 a été la chute du mur, la naissance de l'Europe libre et optimiste. 2001 est devenue la référence américaine. Les deux continents divergent, ou reprennent une distance naturelle qui semblait s'atténuer dans l'Amérique de Clinton. La rhétorique du VN réapparaît, sans plus d'ennemi défini sous les bombardiers furtifs de George Bush qu'il n'y en avait vraiment dans le village de My Lai. Gagner la guerre, écraser l'ennemi, sans voir qu'il n'y a pas de guerre et seulement des structures sous tension qui recréent de l'anti-américanisme au fur et à mesure que les acteurs portant le rôle sont sortis de scène.
Finalement, dix ans après, c'est une chanson préexistante à 9/11 qui représente pour moi l'insupportable brutalité de cet acte, ainsi que l'effroyable gâchis amené par la vengeance aveugle de W, Dubya, 43rd : American Skin (41 shots) de Bruce Springsteen, où comment décrire le voyage d'êtres humains, juste humains, du mauvais pour arriver au pire.
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots....
and we'll take that ride
'cross this bloody river
to the other side
41 shots... cut through the night
You're kneeling over his body in the vestibule
Praying for his life
Is it a gun, is it a knife
Is it a wallet, this is your life
It ain't no secret
(It ain't no secret)
It ain't no secret
(It ain't no secret)
No secret my friend
You can get killed just for living in
Your American skin
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots and
Lena gets her son ready for school
She says "on these streets, Charles
You've got to understand the rules
If an officer stops you
Promise me you'll always be polite,
that you'll never ever run away
Promise Mama you'll keep your hands in sight"
Is it a gun, is it a knife
Is it a wallet, this is your life
It ain't no secret
It ain't no secret
No secret my friend
You can get killed just for living in
Your American skin
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
(music bit)
41 shots
41 shots
41 shots
41 shots
Is it a gun, is it a knife
Is it in your heart, is it in your eyes
It ain't no secret
(It ain't no secret)
It ain't no secret
(It ain't no secret)
It ain't no secret
(It ain't no secret)
41 shots
And we'll take that ride
Cross this bloody river
To the other side
41 shots
And my boots caked in this mud
We're baptized in these waters
(baptized in these waters)
And in each other's blood
(And in each others blood)
Is it a gun, is it a knife
Is it a wallet, this is your life
It ain't no secret
It ain't no secret
(It ain't no secret)
It ain't no secret
(It ain't no secret)
No secret my friend
You can get killed just for living in
You can get killed just for living in
You can get killed just for living in
You can get killed just for living in
You can get killed just for living in
Your American Skin
(41 shots)You can get killed just for living in
(41 shots)You can get killed just for living in
(41 shots)You can get killed just for living in
(41 shots)You can get killed just for living in
(41 shots)You can get killed just for living in
(41 shots)You can get killed just for living in
La suite de la chronologie :
11/11/2001 : première visite à Ground Zero. Deux mois après, tout fume encore, les débris sont arrosés nuit et jour, portraits et fleurs tapissent toute la palissade sécurisant la zone. Ambiance "eerie" des rues, silence ou pleurs. Silence et pleurs, regards rapidement baissés, comme écrasés dans cette ville verticale par la pesanteur imaginaire du ciel vide. Déjà, on imagine la reconstruction.
Rupture, renouveau. J'emporte Bob Dylan comme une mine à creuser, longtemps après avoir cessé de rouler sur les highways 66 ou 61. L'ambiance personnelle et internationale est au pessimisme froid : A Hard Rain's Gonna Fall. J'emporte en moi cette or de l'Amérique que je n'étais pas venu trouver, en posant une condition : Let Me Die In My Footsteps. A celle qui m'a amenée : If You See Her Say Hello.
06/2003 : départ des USA. Famille et -assez ironiquement- retour au point initial du cursus. Après tant de milliers de kilomètres et deux ans, retour au point zéro ?
In 2001, I was born (a European) in the USA.
I'm ten years burning down the road
Nowhere to run aint got nowhere to go
Born in the USA (I was)
Born in the USA

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